La malédiction des enfants sorciers

En RDC, des milliers d’enfants accusés de sorcellerie sont maltraités et contraints de vivre dans la rue. Un phénomène largement ignoré par les populations et les autorités publiques. Enquête.

« A ce jour, selon l’UNICEF RDC, aucune étude aboutie sur le phénomène des enfants sorciers n’a encore été publiée en RDC. « Néanmoins, le phénomène des enfants accusés de sorcellerie fait partie des défis de la protection de l’enfance », affirme Gabriel Vockel, spécialiste de la protection de l’enfance à UNICEF RDC. Selon des sources documentaires de cette structure qui effectue un travail de prévention, de prise en charge dans la rue, de réunification et de réinsertion sociale, des milliers d’enfants accusés de sorcellerie sont chassés de leur foyer et vivent à l’heure actuelle dans les rues de Kinshasa.

« Un début d’étude menée en 2006 stipule que 70% des enfants en situation de rupture familiale se sont retrouvés isolés à cause d’accusations de sorcellerie », ajoute Gabriel Vockel. Le Réseau des Jeunes et Enfants de la Rue (REJEER) rapportait en 2006 qu’à elle seule, la ville de Kinshasa comptait plus de 13,000 enfants des rues. Un chiffre difficilement vérifiable mais qui permet néanmoins de mesurer l’ampleur du phénomène.

« Malgré la loi, les rues de Kinshasa ne désemplissent pas… »

Maitre Dido Songole Nsase, un avocat spécialisé dans les droits de l’homme, explique qu’une juridiction existe pourtant et qui concerne la protection de l’enfance et les accusations de sorcellerie sur mineur.

« La loi stipule qu’en cas d’accusation de sorcellerie à l’égard d’un enfant, l’auteur est passible de un à trois ans de servitude pénale et d’une amende de deux cents mille à un million de francs congolais (200 à 1000 euros) », précise l’avocat.

Pourtant, malgré cette loi, les rues de Kinshasa ne désemplissent pas, et, si autant d’enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes, c’est parce que les sectes et les « églises du réveil », qui pullulent dans la capitale congolaise, opèrent en toute impunité.

« Des mineurs contraints de jeûner et de suivre des séances d’exorcisme »

Dirigés par des « prophètes autoproclamés » se disant capables de détecter les « âmes possédées », ces institutions religieuses disposent du soutien d’un grand nombre de fidèles. Au Congo, les accusations de sorcellerie envers les enfants sont multiples et variées.

A Mon-Ngafula, une commune de la ville de Kinshasa, la secte « Sang Précieux » est dirigée par un « prophète » se revendiquant porteur d’un message venant de Dieu pour libérer l’univers de l’emprise de la sorcellerie. Les fidèles y laissent leurs enfants pour des retraites de 10 à 20 jours durant lesquels les mineurs sont contraints de jeûner et de suivre des séances d’exorcisme.

« les enfants sont aussi obligés de boire une substance liquide pour qu’ils vomissent et expulsent la sorcellerie qu’ils auraient ingurgité », témoigne un habitant du quartier Kindele qui souhaite rester anonyme.

Pour Albert Mpanzu, pasteur à Ngaliema (une commune de Kinshasa) « la pauvreté et le manque d’éducation sont les raisons principales de ces dérives ».

Faire fortune sur l’innocence des enfants et l’ignorance des parents

« Beaucoup de parents ne peuvent pas assurer l’éducation de leurs enfants et sont contraints de les abandonner. Les croyances en la sorcellerie demeurent, à cause du manque d’éducation. C’est la solution facile pour essayer de résoudre beaucoup de problèmes et certains sautent sur l’occasion pour en faire un business » explique-t-il.

Pour ses « services », « le prophète » de la secte du « Sang Précieux » réclame des sommes allant de 5000 FC (5$) à 50000 FC (50$), selon les cas. « Les prophètes » construisent ainsi leur fortune sur l’innocence des enfants et l’ignorance des parents.

Aristote, chassé de chez lui par ses parents

Aristote, un gamin de 15 ans que ses amis surnomment « Boyoma Nyama mabe », vit aujourd’hui dans la rue et travaille comme receveur de bus mercedes 207. Sa vie a basculé après le divorce de ses parents, lorsque sa mère quitte le foyer. Aristote est contraint de cohabiter avec sa belle-mère. Tout va bon train jusqu’à ce que celle-ci tombe enceinte de son premier enfant. L’ attitude de la mère de substitution change alors rapidement. Aristote est battu régulièrement, jusqu’ au jour où ses parents décident de l’emmener dans une église pour une retraite de prière d’un mois. Arrivé sur place, le « prophète » est formel, Aristote est habité par un sorcier que sa mère aurait laissé, dans le but de continuer à avoir un œil sur son ex-mari.

Aristote est chassé de chez lui. Il est obligé d’emmener tous ses objets, car selon le prophète, les affaires de l’enfant sont des « antennes de communication », qui lui permettent d’entrer en communication avec sa mère.

La rue est violente, le jeune garçon subit des sévices et son intégration est difficile. « Si réellement j’avais été un sorcier, ma belle-mère serait la première que « je mangerais » car elle a ruiné ma vie » raconte Aristote avec amertume.

Et si on changeait les choses

La ville de Kinshasa compte des milliers d’enfants abandonnés sous prétexte de sorcellerie. Malheureusement, les efforts fournis pour les protéger ne sont pas suffisants. Notre silence est l’une des causes majeures de l’expansion du phénomène « enfant sorcier » en RDC. Nous sommes tous appelés à apporter une réponse aux accusations de sorcellerie envers les enfants. L’implication active des services juridiques et la promotion d’une justice équitable, conformément aux prescriptions de la loi, est primordiale. Par ailleurs, des programmes d’éducation de masse doivent être mis en place afin de sensibiliser les familles et les leaders religieux sur la non-violence (sous toutes ses formes) envers les enfants.. « L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde », a dit Nelson Mandela.

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saka
Jeune Congolais, amoureux de l'innovation et passionné de l'informatique. Ir Agronome de formation et blogueur. J'ai l'afrique dans le sang, le Congo dans mon cœur.

4 Commentaires

  1. J’ai aimé le texte et sa qualité, cher Mondoblogueur.. Cette situation de vie des « enfants sorciers » est bien pire au Togo. A Sokodé, vers le centre du pays, des enfants sont maltraités pour cela voire mutilés. Seules les ONG sont leurs secours.. Et c’est dommage.

  2. Bravo pour cette excellente enquête.

    Comme tu l’as révélé l’ignorance est à la base de ce phénomène. Malheureusement, certains en profitent pour se faire de l’argent sans tenir compte de l’avenir de ces pauvres enfants qu’ils détruisent.

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